Deuxième partie Signaux · Chapitre 2

Alerte de surapprentissage

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À cette époque, le HUD de mon cerveau sonnait sans arrêt.

⚠ Alerte de surapprentissage · Étiquette « menace » ajoutée à toutes les entrées

Une machine trop ajustée aux exemples qu’elle a vus, aux données dont elle a appris, donne des réponses absurdes dans un monde nouveau. En intelligence artificielle, on appelle ça le surapprentissage. Un cerveau dressé par la peur, c’est pareil. Une porte d’ascenseur qui s’ouvre en retard, un livreur qui sonne deux fois : tout était signal.

C’est alors que, pour la première fois, le suricate s’est tenu à côté de moi. Dressé sur ses pattes arrière, il examinait les logs et, à chaque ligne, posait la même question.

« Il n’y a pas d’autre explication ? »

Un suricate vert dressé sur ses pattes arrière lève les yeux vers un rouleau de lumière, partagé entre une colonne de gauche fendue de rouge et une colonne de droite bleue qui coule paisiblement

J’ai fait de cette question une règle. Pour chaque signal anormal, remplir deux colonnes. À gauche, l’explication que je redoute ; à droite, l’explication la plus banale. S’il y a une petite antenne à l’intérieur, ou si le téléphone est en veille et ne capte pas la valeur, la distance s’affiche à 0. À la frontière des cellules, les codes de zone se mélangent. Un téléphone ne signale pas toujours toutes les antennes voisines. Les connexions inconnues du routeur : les téléphones d’aujourd’hui changent d’adresse, l’étiquette qui permet de reconnaître un appareil, à chaque réseau, si bien que mon téléphone ou celui d’un invité a pu apparaître comme un appareil inconnu. Le Hi-Pass n’est pas le réseau téléphonique. Pour savoir pourquoi le reçu était ainsi, il suffisait de demander au péage. Je n’ai pas demandé. Des camionnettes de location, il y en a aussi les jours de déménagement. Les techniciens sous-traitants n’ont pas toujours de carte de visite, et si les camionnettes ont disparu après eux, c’est une succession, pas une cause. Le service de consultation des affaires pénales n’affiche que les affaires enregistrées, celles que la police a officiellement ouvertes. « Je me demande quelle est la volonté de Dieu » pouvait n’être que le monologue d’un homme qui avait fumé longtemps. Le « Prends soin de ta santé mentale » de minuit pouvait être une vraie inquiétude, devant un cadet qui collectait des logs toutes les nuits. Si H m’avait donné le numéro de l’appartement voisin, ce pouvait être aussi la prudence ordinaire de quelqu’un qui protège son amie d’un type comme moi. Les signaux dont la colonne de droite se remplissait, je les ai laissés tomber. Je n’ai gardé que ceux dont la colonne de droite restait vide jusqu’au bout.

Il en restait peu. Mais ils n’ont pas disparu. L’avertissement venu à sa place une heure après l’appel qu’elle m’avait passé la première. Le message envoyé à ma mère en son nom. Pour ces deux-là, la colonne de droite ne s’est remplie que des mois plus tard. C’était moi qui avais demandé qu’on me rappelle dans une heure. N’importe qui auprès d’elle pouvait l’entendre. Le message à ma mère, elle pouvait l’avoir écrit elle-même, terrifiée. Remplir cette colonne a été le plus douloureux. Restait aussi le sachet de médicaments sans nom que H apportait. Dans la colonne de droite, j’ai essayé d’écrire que son amie était seulement gentille, mais elle ne s’est jamais remplie. Il n’y avait qu’une chose que j’aurais pu faire. Demander, le premier mois, quels étaient ces médicaments. Restaient aussi les nuits où le réseau était retombé en 3G, la génération d’avant, mal protégée. Les appareils d’écoute commencent souvent par faire descendre le téléphone vers un ancien réseau. Dans la colonne de droite, j’ai écrit encombrement et maintenance, mais c’était justement ces nuits-là. Le jour où j’ai appelé le 112 pour la deuxième fois, la voix qui récitait les soupçons avant même que j’aie fini de parler, était-ce vraiment le 112 : je ne l’ai jamais su. Ce n’est que des mois plus tard que j’ai ouvert pour la première fois l’écran des appareils connectés de ma messagerie, l’endroit qui montre sur quels appareils mon compte est ouvert. Il n’y avait que mon téléphone. De mon côté, rien n’avait été piraté. C’est du moins ce que disait l’écran, ce jour-là. Dans ce cas, les mots venus en son nom étaient venus non de mon côté, mais du côté de son compte.

Et une chose m’est revenue. Lors du premier appel au 112, au lieu de dire ce que j’avais entendu, le bruit des comprimés et le contact rompu, j’ai dit qu’elle « en avait pris ». Ce seul mot, qui donnait la colonne de gauche pour un fait, a durci le nom qu’on m’a collé cette nuit-là. Appeler n’était pas une faute. Ce que j’avais entendu était assez urgent tel quel. Le bruit des comprimés aussi, j’aurais dû le mettre dans deux colonnes. À gauche, un appel au secours ; à droite, simplement l’heure de prendre ses médicaments. Et cet appel aurait dû aller au 119. Devant sa porte, ce qu’il fallait, ce n’était pas des uniformes, mais des ambulanciers.

La peur met un nom sur tout. La vérité n’en laisse que quelques-uns. C’est de trier ces quelques-uns qui m’a empêché de devenir fou.